Sélection de textes issus du poé­zine Traction-Brabant, fan­zine de poé­sie, chro­niques lit­té­raires et artis­tiques et autres textes courts, créé en jan­vier 2004 dans sa ver­sion papier

Présentations

Je ne suis pas pré­sen­table. Si quelqu’un frappe je n’ouvre pas. Je fais sem­blant de ne pas être là. S’il insiste je me douche et j’ouvre la porte, trem­pée. Il ver­ra bien qu’il me dérange !
S’il me trouve jolie dans ma tenue dégou­li­nante je lui prê­te­rais un peu d’attention, même s’il est trop petit, même s’il a trop d’oreilles. J’essaierai de me concen­trer sur l’essentiel : un nombre de dents pair et pas de four­mis entre les doigts de pieds.
Je lui pose­rai quelques ques­tions : est-ce qu’il veut bien qu’on écoute des sons de cloches au petit déjeu­ner et des bruis­se­ments d’abeilles avant de se cou­cher ? Est-ce qu’il accepte de ne pas man­ger de mou­ton ? Est-ce qu’on peut amé­na­ger notre tombe ensemble dès main­te­nant ? Un grand caveau, avec une pièce atte­nante comme ça si l’un meurt avant l’autre, il pour­ra attendre dans un endroit confor­table.

La per­drix

Une per­drix frappe au car­reau. Elle siffle sa faim. J’entrouvre et elle s’engouffre. Elle fait le tour des miettes à toute vitesse et une fois ras­sa­siée, elle me pro­pose un échange de plume. La sienne est douce et résiste à l’eau. Devant mon air sep­tique elle cherche d’autres pos­sibles : me mon­trer les plantes qui ensor­cellent, m’apprendre à voir la cou­leur de l’âme des ani­maux… Est-ce que je veux entendre les cra­que­ments des arbres qui poussent dans la forêt ? Est-ce que je veux qu’elle me chante une mélo­die qui me fera oublier qui je suis ? Je l’interromps pour lui deman­der ce qu’elle attend de ma plume… Elle veut la connais­sance humaine pour fabri­quer des armes et nous faire sau­ter la cer­velle, dès que pos­sible.

Le mot de la mort

J’ai trop de souffle. Si je me contente de le souf­fler pour l’évacuer les par­ti­cules s’agrègent autour de ma tête et réin­tègrent par les oreilles ou par le nez. Si je le garde dedans, je gonfle !
Solution tem­po­raire : je le trans­fère dans des conte­nants her­mé­tiques. Je souffle dans le fri­gi­daire, expire dans les Tupperware, j’empile les mate­las pneu­ma­tiques, ma mai­son est un refuge pour dau­phins en plas­tique. Je n’ai qu’une envie : rendre mon der­nier souffle.
Dans quoi le souf­fler ? A quoi bon le gar­der ? Idée : récu­pé­rer et conser­ver le der­nier souffle des morts ! Je com­mer­cia­lise l’invention et dès que pos­sible, j’achète un châ­teau gon­flable !
A l’heure actuelle deux clients poten­tiels : mon chien et la femme du voi­sin.
Je tra­vaille les argu­ments : gar­der l’air du mou­rant c’est comme gar­der les cendres mais en plus vivant. J’explique au futur veuf qu’un jour les scien­ti­fiques trou­ve­ront com­ment trans­for­mer le der­nier souffle en mot ! On obtien­dra LE mot du mort, la révé­la­tion !
En atten­dant le décès d’un de mes deux sujets je mul­ti­plie les expé­riences. Je fais gon­fler des cra­pauds puis je les force à expi­rer dans des gourdes. Je cherche ensuite com­ment pré­ci­pi­ter le mot. Chauffer le souffle ? Le mélan­ger à un autre souffle ? Faire entrer l’air en vibra­tion ?
Je passe la gourde à la machine à laver, pro­gramme esso­rage, ça marche !
Mon chien est mort le pre­mier. Je n’étais pas tout à fait prête, j’ai pani­qué, j’ai coin­cé son museau dans le gou­lot. J’ai tout de même pu récu­pé­rer un filet d’air. Quelques secondes à l’essorage et il me rend son der­nier mot : kwoua.
KWOUA ??
Peut-être restait-il un peu d’effluve de cra­paud dans la gourde.