Traction - Brabant numéro 74

Revue Traction-Brabant n°74

Sélection de textes issus du poézine Traction-Brabant, fanzine de poésie, chroniques littéraires et artistiques et autres textes courts, créé en janvier 2004 dans sa version papier

Présentations

Je ne suis pas présentable. Si quelqu’un frappe je n’ouvre pas. Je fais semblant de ne pas être là. S’il insiste je me douche et j’ouvre la porte, trempée. Il verra bien qu’il me dérange !
S’il me trouve jolie dans ma tenue dégoulinante je lui prêterais un peu d’attention, même s’il est trop petit, même s’il a trop d’oreilles. J’essaierai de me concentrer sur l’essentiel : un nombre de dents pair et pas de fourmis entre les doigts de pieds.
Je lui poserai quelques questions : est-ce qu’il veut bien qu’on écoute des sons de cloches au petit déjeuner et des bruissements d’abeilles avant de se coucher ? Est-ce qu’il accepte de ne pas manger de mouton ? Est-ce qu’on peut aménager notre tombe ensemble dès maintenant ? Un grand caveau, avec une pièce attenante comme ça si l’un meurt avant l’autre, il pourra attendre dans un endroit confortable.

La perdrix

Une perdrix frappe au carreau. Elle siffle sa faim. J’entrouvre et elle s’engouffre. Elle fait le tour des miettes à toute vitesse et une fois rassasiée, elle me propose un échange de plume. La sienne est douce et résiste à l’eau. Devant mon air septique elle cherche d’autres possibles : me montrer les plantes qui ensorcellent, m’apprendre à voir la couleur de l’âme des animaux… Est-ce que je veux entendre les craquements des arbres qui poussent dans la forêt ? Est-ce que je veux qu’elle me chante une mélodie qui me fera oublier qui je suis ? Je l’interromps pour lui demander ce qu’elle attend de ma plume… Elle veut la connaissance humaine pour fabriquer des armes et nous faire sauter la cervelle, dès que possible.

 

 

Le mot de la mort

J’ai trop de souffle. Si je me contente de le souffler pour l’évacuer les particules s’agrègent autour de ma tête et réintègrent par les oreilles ou par le nez. Si je le garde dedans, je gonfle !
Solution temporaire : je le transfère dans des contenants hermétiques. Je souffle dans le frigidaire, expire dans les Tupperware, j’empile les matelas pneumatiques, ma maison est un refuge pour dauphins en plastique. Je n’ai qu’une envie : rendre mon dernier souffle.
Dans quoi le souffler ? A quoi bon le garder ? Idée : récupérer et conserver le dernier souffle des morts ! Je commercialise l’invention et dès que possible, j’achète un château gonflable !
A l’heure actuelle deux clients potentiels : mon chien et la femme du voisin.
Je travaille les arguments : garder l’air du mourant c’est comme garder les cendres mais en plus vivant. J’explique au futur veuf qu’un jour les scientifiques trouveront comment transformer le dernier souffle en mot ! On obtiendra LE mot du mort, la révélation !
En attendant le décès d’un de mes deux sujets je multiplie les expériences. Je fais gonfler des crapauds puis je les force à expirer dans des gourdes. Je cherche ensuite comment précipiter le mot. Chauffer le souffle ? Le mélanger à un autre souffle ? Faire entrer l’air en vibration ?
Je passe la gourde à la machine à laver, programme essorage, ça marche !
Mon chien est mort le premier. Je n’étais pas tout à fait prête, j’ai paniqué, j’ai coincé son museau dans le goulot. J’ai tout de même pu récupérer un filet d’air. Quelques secondes à l’essorage et il me rend son dernier mot : kwoua.
KWOUA ??
Peut-être restait-il un peu d’effluve de crapaud dans la gourde.